{"id":921,"date":"2020-04-18T09:42:00","date_gmt":"2020-04-18T07:42:00","guid":{"rendered":"http:\/\/huguesjacobelli.fr\/?p=921"},"modified":"2021-06-08T09:14:37","modified_gmt":"2021-06-08T07:14:37","slug":"20h-pile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/huguesjacobelli.fr\/index.php\/2020\/04\/18\/20h-pile\/","title":{"rendered":"20h pile"},"content":{"rendered":"\n<p>Il se r\u00e9veilla, ouvrit les yeux.<br \/>La chambre ne lui rappelait rien.<br \/>O\u00f9 \u00e9tait-il ? Petit \u00e0 petit, la m\u00e9moire lui revenait.<br \/>Il se rappela l\u2019hommage du soir, il regarda la femme qui le regardait\u2026<\/p>\n<p>20 h. Pile.<br \/><br \/>Les mains commencent \u00e0 se battre, les unes contre les autres.<br \/>Quand la droite parait avoir gagn\u00e9, la gauche lui montre qu&#8217;elle peut mieux faire&#8230; <br \/>Ensemble, elles font du bruit, beaucoup de bruit, de plus en plus de bruit, chaque fen\u00eatre, chaque soir, chaque rue, chaque ville, chaque bourgade, chaque pays, chaque patrie\u2026<\/p>\n<p>Et dans ces millions de gens, ils se sont vus\u2026<\/p>\n<p>Uniques, son sourire, ses yeux, ses mains qui rendent hommage aux soignants, les soignants de tous, puisqu\u2019ils soignent tout le monde, qui ne font que leur m\u00e9tier, certes, mais tellement bien, si g\u00e9n\u00e9reusement bien, sachant bien combien ils sont expos\u00e9s&#8230; chaque jour est un jour de courage !<\/p>\n<p>A qui souriait-elle ? A une autre fen\u00eatre que la sienne ?<\/p>\n<p>20h05<\/p>\n<p>Une pens\u00e9e lui vrilla la t\u00eate. Cet instant allait-t-il s\u2019arr\u00eater ? L\u00e0, maintenant, tout de suite. <br \/>Non. Une guitare \u00e9gr\u00e8ne quelques notes l\u00e9g\u00e8res, on dirait une fugue, oui, c\u2019est elle, le Pr\u00e9lude de Bach en Ut majeur, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par Maxime Le Forestier, un piano fait une timide apparition, prend un peu d\u2019ampleur, augmente son volume, emplit l\u2019espace, soutenu par deux ou trois batteries de cuisine, un vrai bruit de casseroles annihilant les efforts du guitariste pour rester audible, bient\u00f4t veng\u00e9 par deux guitares \u00e9lectriques saturant les oreilles de la rue\u2026<\/p>\n<p>A-t-il r\u00eav\u00e9 ? Ce sourire lui \u00e9tait-il adress\u00e9 ?<\/p>\n<p>20h10<\/p>\n<p>Elle est encore l\u00e0, souriante toujours, regardant \u00e0 droite, puis \u00e0 gauche, jamais en face,<br \/>Qu\u2019a-t-il fait pour m\u00e9riter un tel sort ? Son regard, lui, ne varie pas et il ne sait m\u00eame plus d\u2019o\u00f9 viennent toutes ces notes, de quels instruments sortent ces m\u00e9lodies, d\u2019o\u00f9 provient le staccato des mains qui commence \u00e0 faiblir, de plus en plus fortement\u2026<\/p>\n<p>Ce petit signe de la main, c\u2019est pour lui ? Comment en \u00eatre s\u00fbr ?<\/p>\n<p>20h15<\/p>\n<p>Les fen\u00eatres se taisent les unes apr\u00e8s les autres. Les casseroles r\u00e9int\u00e8grent leurs cuisines, sans doute sont-elles de corv\u00e9es de patates ou d\u2019autres l\u00e9gumes pour la soupe du soir, les batteries de cuisine font de m\u00eame, les guitares \u00e9lectriques sont d\u00e9branch\u00e9es, le piano continue, seul, \u00e0 tenir t\u00eate \u00e0 la guitare s\u00e8che, qui reprend pour la quarante douzi\u00e8me fois la m\u00eame fugue, celle de Bach, on croirait entendre Le Forestier\u2026 mais ce n\u2019est pas le moment de conter fleurette !<\/p>\n<p>Elle ne bouge pas et il n\u2019ose bouger.<\/p>\n<p>20h20<\/p>\n<p>Les unes apr\u00e8s les autres, les fen\u00eatres se ferment, les mains ont mal aux mains, la rue retrouve son calme et ce silence si particulier de cette p\u00e9riode de confinement, pas de voitures et leurs moteurs vrombissants, pas de pi\u00e9tons et leurs bruits de pas, pas d\u2019enfants et leurs cris de joie. M\u00eame le vent dans les arbres fait moins de bruit, il traverse la ville en retenant son souffle qui se fait caresse, il prend soin de ne pas suivre les couloirs de vent, ceux qui font grand bruit au point de faire peur aux petits enfants. Il se fait joyeux telle une brise du soir, l\u00e9g\u00e8re comme une fugue, celle du pr\u00e9lude\u2026<\/p>\n<p>Et soudain, elle disparait, sans un mot, sans un geste.<\/p>\n<p>20h25<\/p>\n<p>Derri\u00e8re lui, la t\u00e9l\u00e9vision a repris son lancinant chapelet du soir, le corona, le covid , l\u2019Italie, l\u2019Espagne, la Chine, les \u00c9tats-Unis, des chiffres qui pourraient \u00eatre dix fois plus \u00e9lev\u00e9s que personne ne bougerait, personne ne sachant s\u2019il faut bouger ou rester immobile, la sempiternelle question de la chloroquine d\u00e9chaine les chaines de t\u00e9l\u00e9, un professeur pointu contre un sp\u00e9cialiste de pointe, les EHPAD essayent de ralentir l\u2019ampleur de la catastrophe, le directeur de la sant\u00e9 essaye de faire passer les mauvaises nouvelles, pr\u00eachant le pire pour ne pas avoir \u00e0 l\u2019annoncer quelques jours plus tard\u2026et les soignants, admirables, h\u00e9ro\u00efques, inattendus, magnifiques !<\/p>\n<p>Elle est revenue et la vie se fait belle.<\/p>\n<p>20h30<\/p>\n<p>Son sourire est sur le bord de ses l\u00e8vres, elle le regarde droit dans les yeux, il devine les siens, bleu, malgr\u00e9 la p\u00e9nombre qui s\u2019installe en douceur, propice aux confidences, ses traits qui se floutent au moment o\u00f9 il les sculpte dans sa m\u00e9moire, ses cheveux libres comme le vent, qui ne souffle plus de peur de d\u00e9ranger, il ose dire \u2018bonsoir\u2019 si timidement qu\u2019elle lui dit \u2018comment\u2019 si timidement qu\u2019il lui dit \u2018comment\u2019 si timidement qu\u2019un grand \u00e9clat de rire \u00e9clate \u00e0 leurs fen\u00eatres, si proches maintenant l\u2019une de l\u2019autre, alors qu\u2019on les croyait jusqu\u2019\u00e0 lors \u00e9loign\u00e9es de la largeur d\u2019une rue\u2026<\/p>\n<p>Elle est l\u00e0, vivante, souriante, enchantante.<\/p>\n<p>20h35<\/p>\n<p>Il fait nuit, une de ces nuits lumineuses, \u00e9clair\u00e9e par la lune, unique, une seule pour tout le monde, qui ne se partage pas, qui se donne par quartier \u00e0 tous en m\u00eame temps, ou alors \u00e0 personne, une clart\u00e9 si claire qu\u2019elle \u00e9claire le ciel et voile les \u00e9toiles, la lune commune \u00e0 toute l\u2019humanit\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Il l\u2019a regarde et elle lui rend son regard.<\/p>\n<p>20h40<\/p>\n<p>Deux fen\u00eatres restent ouvertes dans la rue, l\u2019une en face de l\u2019autre, semblant \u00e9teintes au milieu des autres toutes allum\u00e9es, mais ce sont deux fen\u00eatres qui palpitent, deux c\u0153urs qui se sont trouv\u00e9s, deux \u00eatres qui sont l\u2019avenir du monde\u2026<\/p>\n<p><br \/>avril 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il se r\u00e9veilla, ouvrit les yeux.La chambre ne lui rappelait rien.O\u00f9 \u00e9tait-il ? 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